Général Fabien Mandon : « Le service national n’a de sens que s’il est utile pour les jeunes et pour les armées »

Dans un contexte de menaces durables et multiformes, le chef d’état-major des armées explique pourquoi le service national s’impose comme un complément opérationnel au modèle d’armée professionnelle, à la fois pour répondre aux besoins de défense et au désir d’engagement de la jeunesse.

Le 27 novembre dernier, le président de la République a annoncé la création d’un service national volontaire pour les jeunes de 18 à 25 ans. Dans le contexte stratégique actuel, qu’est-ce qui rendait cette décision nécessaire ?

Je pense que cette décision résulte de la convergence de trois éléments. Le premier, c’est un besoin de défense, un besoin pour les armées, lié à la nécessité d’une vigilance renforcée sur le territoire national. Notre environnement s’est assombri très rapidement, beaucoup plus vite que ce que nous avions envisagé. Cette dégradation est globale et multiforme, et les Français en perçoivent les effets au quotidien. Dans le large spectre des missions confiées à nos armées, il en existe un certain nombre pour lesquelles le renfort des jeunes du service national sera très utile : la réponse aux défis environnementaux, la persistance de la menace terroriste, ainsi que les menaces hybrides, qu’il s’agisse des enjeux de manipulation de l’information, des actions cyber ou des risques de sabotage. 

Le deuxième élément, c’est la volonté de la jeunesse de s’engager. Lorsque je rencontre des jeunes qui réfléchissent à leur engagement ou qui ont fait ce choix, je suis toujours frappé par leur lucidité et leur sens des responsabilités. Ils ont une très bonne perception des enjeux, ils veulent donner du sens à leur vie et participer à quelque chose qui les dépasse. Beaucoup ont commencé une orientation et décident ensuite de se tourner vers les armées ou vers d’autres services de l’État, en quête de sens. Je crois que nous avons le devoir de répondre à ceux qui veulent s’engager, en leur permettant de le faire dans un cadre militaire. Le troisième élément, enfin, c’est la résilience de notre pays et la cohésion nationale, auxquelles l’expérience militaire apporte une contribution très concrète. Les armées savent créer de la cohésion entre des jeunes venus d’horizons très différents, qui ne se connaissaient pas, mais qui vivent ensemble des expériences fortes. Le service national permettra à ces jeunes d’acquérir une culture de défense, l’expérience du collectif et de la gestion de situations inconfortables, ainsi que des réflexes de solidarité qu’ils conserveront tout au long de leur vie. 

En quoi ce service national sera-t-il concret, utile ?

À partir de septembre 2026, nous accueillerons 3 000 jeunes, puis 4 000 l’année suivante, avec une montée en puissance progressive jusqu’à 50 000 en 2035. Pour qu’il soit à la fois utile pour les jeunes et pour les armées, le service national devra être sélectif. C’est un choix que nous assumons complètement. La sélection s’appuie sur la motivation et les compétences des volontaires, mais elle repose avant tout sur leur capacité à répondre aux missions que les armées ont identifiées comme utiles à notre pays et à notre défense. Un travail approfondi a été conduit au sein des armées pour déterminer les métiers dans lesquels l’apport de cette jeunesse est réellement nécessaire. Chaque jeune qui rejoindra le service national se verra confier une mission utile. Il n’est pas question qu’un jeune qui franchit les portes des armées pour faire son service se retrouve dans des fonctions secondaires. Il passera par une période de formation initiale, au cours de laquelle il apprendra un métier, avant d’être intégré au sein d’une unité de l’armée de Terre, de la Marine nationale ou de l’armée de l’Air et de l’Espace. Dans tous les cas, ces jeunes auront une mission utile sur le territoire national et ils seront responsabilisés. J’y tiens énormément : je veux qu’à la fin de leur journée, ils aient le sentiment d’avoir appris et d’avoir donné.

Le service national s’adresse à une large tranche d’âge, de 18 à 25 ans. Que vont apporter plus spécifiquement les volontaires plus âgés, qui ont déjà entamé un parcours universitaire ou professionnel, et en quoi constituent-ils un atout particulier pour les armées ?

Nous aurons en effet plusieurs profils de jeunes au sein du service national. La majorité des volontaires – près de 80 % – aura entre 18 et 19 ans. Ce sont des jeunes qui sortent du lycée ou s’inscrivent dans une logique d’année de césure, et qui vont acquérir une première expérience structurante au sein des armées. Mais le dispositif est aussi ouvert à des jeunes plus âgés, jusqu’à 25 ans, et c’est un point très important. Il s’agit de ceux qui ont exprimé leur volonté d’engagement plus tardivement, ou qui se sont déjà engagés dans un parcours professionnel, un apprentissage ou des études universitaires qu’ils ne pouvaient pas interrompre plus tôt. Ils arrivent donc avec un niveau de maturité et parfois de compétences déjà élevé.

Ces profils constituent un atout particulier pour les armées, qu’il s’agisse de jeunes déjà formés dans des métiers techniques ou issus de cursus exigeants – notamment dans la santé, l’ingénierie ou les filières technologiques – et ils pourront être employés avec un haut niveau de responsabilisation. Les métiers du cyber en sont un bon exemple, avec des profils accessibles très jeunes comme d’autres plus avancés, capables de contribuer au développement de capacités spécifiques au profit des armées. L’enjeu est clair : rassembler les talents de notre société qui ont envie de s’engager et leur permettre de mettre leurs compétences au service de la défense.

Les armées recrutent déjà 27 000 jeunes par an à travers de nombreux dispositifs pensés pour faciliter leur intégration. En quoi l’apport de ce service national est-il différent des autres ?

Nous n’avions pas de dispositif réellement ouvert de cette manière à l’ensemble de la jeunesse. Il existait bien sûr des possibilités d’engagement dans les armées, mais essentiellement à travers des contrats longs, bien au-delà d’une simple année de césure. Avec le service national, nous changeons d’échelle. Nous allons vers un nouveau modèle, sur lequel je suis très optimiste et très confiant.

Il repose d’abord sur un noyau d’armées professionnelles, qui sont aujourd’hui une référence en Europe, probablement les armées les plus efficaces du continent. Ce noyau reste la richesse de notre défense ; c’est le socle sur lequel s’agrège le reste. Le deuxième élément, c’est la réserve, renforcée par la loi de programmation militaire. Avec un ratio d’environ un réserviste pour deux militaires d’active, nous allons vers un modèle qui compte près de 80 000 réservistes.

Ceux-ci participent déjà aux missions, apportent des compétences complémentaires et nous permettent de gagner en efficacité. La troisième couronne, ce sont les jeunes du service national. Leur nombre augmentera progressivement. Nous commençons volontairement avec des volumes modestes, car il faut les accueillir correctement, les encadrer, les former et les équiper. Nous nous appuierons d’abord sur les infrastructures existantes, avant d’en développer de nouvelles.

Mais je tiens à un point essentiel : il n’y a qu’une seule armée. Les modes d’engagement peuvent être différents, par leur durée ou leur forme, mais tous sont rassemblés par la mission, par le statut militaire et par un principe fondamental d’équité. Ces jeunes ne remplacent rien et ne se substituent à personne. Ils complètent un modèle d’armée pleinement engagé dans les missions de défense et y participent à part entière.

En quoi ce nouveau service national se distingue-t-il de l’ancien service militaire ?

Il est totalement différent. Aujourd’hui, le service national s’adresse de la même façon aux femmes et aux hommes. Le dispositif précédent était obligatoire pour les hommes seulement. Nous avons clairement changé de logique. Nous étions, avant, sur un principe d’universalité, celui d’une classe d’âge entière, en tout cas masculine, même si, dans la pratique, ce n’était pas toujours totalement appliqué. Nous ne sommes plus du tout sur ce schéma, mais sur un principe de sélection, et cela change tout, y compris pour nous. Accueillir une classe d’âge, ce serait entre 700 000 et 800 000 jeunes : ce n’est absolument pas le modèle retenu. Cette sélection implique une approche de l’encadrement totalement différente. À l’époque, on n’était pas dans le sur-mesure. Là, nous allons en faire dans chaque unité où les jeunes seront accueillis. Ils seront pleinement intégrés dans les unités et auront des missions utiles. On ne peut pas dire que tous les témoignages de l’ancien service faisaient état de cette utilité : il y a eu des expériences humaines très fortes, mais aussi beaucoup de perte de temps, dans un contexte de guerre froide, avec parfois « l’arme au pied ». Aujourd’hui, nous avons beaucoup plus de missions actives sur notre territoire. Les jeunes du service national seront employés dans l’Hexagone et en outre-mer. Le principe est celui du volontariat, lié à la sélection et à la motivation. On est donc sur un service qui se distingue clairement de l’ancien modèle.

Ce service national estil aussi un levier pour renforcer le lien armées-Nation, à la lumière notamment des enseignements de la guerre en Ukraine ?

Je pense que c’est un levier, mais pas le seul. Ce que nous mettons en place répond déjà à une attente d’une partie de la jeunesse. C’est une jeunesse qui a compris les enjeux : on ne va pas la convaincre, elle a déjà fait la démarche. C’est une jeunesse éveillée, consciente, qui a envie d’être utile. Cette expérience militaire va l’aider à se construire en tant qu’individu, en tant que groupe, en tant que Nation. La graine est déjà là, et le service national va lui donner un cadre. Je l’ai récemment observé à l’étranger, notamment en Suède, où j’ai rencontré de jeunes conscrits. J’ai vu des gens extrêmement motivés, très engagés, conscients de leur rôle dans la défense. Certains m’ont dit : « On a découvert une famille, on est utile. » Ceux qui réaliseront le service national en France pourront jouer ce rôle de témoins dans la société et contribuer à la cohésion nationale. Mais il faut rester lucide. Ce n’est pas la seule voie, car les volumes resteront limités par rapport à une classe d’âge. La force morale est un sujet collectif, qui concerne l’ensemble de la société. Je ne voudrais surtout pas laisser penser que l’action de ces seuls jeunes suffirait. Mais c’est, en tout cas, quelque chose de très positif.

Certains autres pays européens ont réintroduit un service national. Ces expériences vous ont-elles inspiré ?

Nous avons beaucoup observé ce qui se faisait autour de nous. Vous avez raison : plus d’une dizaine de pays européens ont réintroduit un service national, chacun avec ses spécificités. Mais on retrouve des constantes très fortes, notamment la volonté d’engagement de la jeunesse et l’importance de missions et de rôles utiles pour la défense. C’est la base commune. J’ai été particulièrement marqué par ce que j’ai observé en Norvège et en Suède, où des jeunes ont parfois peur de ne pas être retenus.

Dans les pays scandinaves, un jeune qui a réalisé son service national est aujourd’hui très bien perçu par les employeurs. C’est quelque chose de valorisé socialement. Cela garantit des qualités simples mais essentielles : le courage, la volonté, la motivation, la capacité à se dépasser. Les modèles norvégien et suédois ont été une source d’inspiration, notamment sur l’idée d’inscrire ce service national dans un parcours de vie. Dans les pays nordiques, le service national – y compris dans sa dimension militaire – est conçu comme une forme d’année de césure.

Dans ces pays, ce service est aujourd’hui extrêmement valorisé, notamment parce qu’il repose sur la sélection. Les jeunes sont retenus en fonction des besoins des missions. Ainsi, dans leur domaine, ce sont des profils de très grande qualité qui rejoignent les armées. C’est cette logique-là qui est intéressante : un service exigeant, utile, reconnu et pleinement intégré dans un parcours de vie.

Le service national est-il une réforme structurante, pensée pour durer ?

C’est à la fois du très concret, très vite, et une réforme pensée dans le temps long. Très concret, parce que nous voyons déjà des jeunes de 17 ou 18 ans manifester leur intérêt et se projeter dans ce dispositif. Il y a beaucoup de démarches de volontariat, et je suis très confiant. Chacun a sa chance : il faut que chaque jeune qui en a envie exprime sa volonté. Il ne faut pas partir battu. Nous ne cherchons pas les premiers de la classe, mais des jeunes motivés, généreux, avec des qualités humaines et un attrait pour la défense. Beaucoup ont 18 ans et n’ont pas encore de compétences professionnelles très développées, mais ils ont un intérêt, parfois des savoir-faire acquis en parallèle, et surtout une envie de s’engager. C’est aussi une réforme de temps long.

Elle s’inscrit dans une vision de nos armées dans laquelle l’armée professionnelle, la réserve et les jeunes du service national forment un ensemble cohérent, complémentaire, qui s’épaule et nous rend collectivement plus forts. Cela impliquera nécessairement des ajustements, car c’est un modèle nouveau pour nos armées. Je l’ai observé très concrètement en Suède. J’y ai vu de jeunes conscrits mettre en œuvre des systèmes complexes, y compris de l’artillerie ou des avions de combat, avec un haut niveau d’autonomie, sous encadrement adapté. Ce sont des jeunes sans grade élevé, mais avec de grandes qualités, parce qu’ils ont été sélectionnés, formés et responsabilisés.

C’est un véritable changement de culture : apprendre à faire confiance, à confier davantage de responsabilités, sans cantonner ces jeunes à des tâches subalternes. C’est cette maturité-là que nous devons construire progressivement. Il ne faut surtout pas être trop rigides : il faudra adapter le modèle, l’ajuster en fonction des circonstances et de l’expérience acquise.

Voir la version traduite en anglais : General Fabien Mandon: “National service only makes sense if it benefits both young people and the French armed forces”


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