Neuf entreprises se partagent aujourd’hui la souveraineté militaire française, du char au sous-marin nucléaire. L’État détient 62,25 % de Naval Group. Dassault Aviation, de son côté, tire l’essentiel de ses commandes du marché export.
Le mot « géants » recouvre pourtant des tailles d’entreprises sans commune mesure entre elles. Reste à savoir lesquels de ces neuf noms tiendront leur rang, une fois les carnets de commandes mis à l’épreuve de la production.
KNDS clôture une année record
Le 26 mai 2026, KNDS a publié ses résultats annuels. Le groupe affiche un chiffre d’affaires de 4,4 milliards d’euros. Son carnet de commandes, c’est-à-dire l’ensemble des contrats déjà signés mais pas encore livrés, atteint désormais 33,1 milliards d’euros. Concrètement, l’entreprise a engrangé 13,5 milliards d’euros de nouvelles commandes sur la seule année 2025. Le groupe, issu du rapprochement entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann, compte environ 11 000 collaborateurs.
Cette publication ferme une saison de résultats qui a vu défiler, l’un après l’autre, les neuf industriels de la base industrielle et technologique de défense française. Thales a annoncé un carnet de commandes de 53,323 milliards d’euros. MBDA a revendiqué entre 44 et 44,4 milliards. Dassault Aviation affiche, fin 2025, 46,6 milliards.
Les budgets militaires progressent dans toute l’Europe, portés par la guerre en Ukraine et l’accumulation des commandes export. Trois chiffres, trois échelles d’entreprise, un même mot pour les désigner.
Dassault Aviation, l'avionneur qui vit de l'export
En 2025, Dassault Aviation a livré 26 Rafale, dont 15 à l’export et 11 pour la France. Le groupe affiche un chiffre d’affaires de 7,42 milliards d’euros, en hausse de 19 %. Son carnet de commandes s’élève désormais à 46,6 milliards d’euros, avec 220 Rafale et 73 Falcon encore à produire dans les années qui viennent.
La trésorerie disponible du groupe a grimpé à 9,415 milliards d’euros, portée par les acomptes versés par les clients export du Rafale. Sur les 533 appareils commandés à ce jour, 299 le sont pour l’étranger, contre 234 seulement pour la France. Dassault Aviation dépend donc, pour l’essentiel, de clients situés hors de l’Hexagone.
Le groupe emploie environ 15 000 salariés, pour un résultat net ajusté de 1,061 milliard d’euros. Le Rafale F4, le Falcon 10X, ainsi que les avions spéciaux Archange et Albatros, occupent aujourd’hui les chaînes de production. Autour de ces programmes gravitent Thales, Safran et MBDA, fournisseurs sans lesquels aucun de ces appareils ne quitterait l’usine.
Airbus supprime des postes en pleine embellie
Airbus Defence and Space a enregistré 13,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, avec 17,7 milliards de nouvelles commandes et un carnet porté à 50,7 milliards. La division renoue ainsi avec la rentabilité, après plusieurs années de difficultés.
Le groupe a pourtant confirmé un plan de 2 043 suppressions de postes d’ici la mi-2026, dont 540 en France. Avant cette restructuration, la division comptait plus de 35 000 salariés, dont environ 7 500 sur le territoire français.
Airbus Defence and Space fournit des satellites militaires, ainsi que des avions de transport et de mission. Les 540 suppressions de postes en France restent toutefois d’actualité, malgré ce retour à la rentabilité.
Safran et Thales, deux fournisseurs stratégiques peu visibles
Safran a publié, pour 2025, un chiffre d’affaires de 31,329 milliards d’euros, en progression de 14,7 %. Son résultat opérationnel courant atteint 5,2 milliards, pour un flux de trésorerie disponible de 3,92 milliards, une fois les investissements payés. Le groupe emploie plus de 100 000 personnes dans le monde et a livré, en 2025, un nombre record de 1 802 moteurs LEAP.
Aucun chiffre d’affaires « défense pure » n’apparaît séparément dans les comptes du groupe. Moteurs militaires, systèmes de guidage, optronique et équipements embarqués relèvent pourtant directement de ses activités. Sans Safran, le Rafale actuel ne vole pas au standard qu’il affiche aujourd’hui.
Thales, de son côté, a vu son carnet de commandes atteindre un niveau record de 53,323 milliards d’euros en 2025, pour un chiffre d’affaires de 22,136 milliards. Les nouvelles commandes ont totalisé 25,264 milliards, dont 15,128 milliards générés par la seule division défense. Le groupe emploie 85 000 collaborateurs, dans 65 pays.
Radars, guerre électronique, communications, cyberdéfense, sonar : peu de programmes français échappent à Thales. Le groupe détient 35 % de Naval Group. Il fournit par ailleurs des systèmes à KNDS, à MBDA et à ArianeGroup.
MBDA, le visage de l'économie de guerre
MBDA a recruté 2 700 personnes supplémentaires en 2025. Le missilier emploie désormais plus de 20 000 salariés. Son chiffre d’affaires se situe entre 5,77 et 5,8 milliards d’euros, pour un résultat opérationnel de 578 millions.
Le carnet de commandes atteint 44 à 44,4 milliards d’euros, porté par 13,2 milliards de nouvelles commandes en 2025, un niveau proche du record de 2024. Le groupe a par ailleurs porté son enveloppe d’investissement industriel de 2,5 à 5 milliards d’euros sur 2026-2030, exclusivement en Europe. La production, déjà doublée entre 2023 et 2025, doit encore progresser de 40 % en 2026.
MBDA produit l’Aster, un missile de défense antiaérienne, le Mistral, tiré depuis l’épaule ou un véhicule, le SCALP, un missile de croisière à longue portée, et l’Exocet, conçu pour détruire des navires. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les stocks de missiles des armées occidentales se sont réduits. La commande passée à MBDA a changé de nature en conséquence : concevoir des missiles performants ne suffit plus, il faut désormais les produire vite et en grand nombre.
Naval Group et ArianeGroup, piliers de la dissuasion
En 2024, Naval Group a réalisé 4,355 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Les nouvelles commandes de l’année ont atteint 8,183 milliards d’euros, portant le carnet à 18,2 milliards. Le groupe comptait 16 722 salariés à temps plein au 31 décembre 2024. L’État détient 62,25 % du capital, Thales 35 %.
Naval Group pilote les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins — les submersibles qui portent l’arme nucléaire française —, les sous-marins d’attaque, ainsi que les frégates multimissions. Ces compétences mettent des décennies à se construire et ne se remplacent pas du jour au lendemain, en cas de défaillance industrielle.
ArianeGroup emploie plus de 8 700 collaborateurs, en France et en Allemagne, pour un chiffre d’affaires compris entre 2,6 et 2,7 milliards d’euros selon les versions de sa communication. En 2025, quatre lancements d’Ariane 6 ont eu lieu. Le carnet du lanceur compte 32 missions, dont 18 pour la constellation Kuiper d’Amazon.
ArianeGroup reste, financièrement, le plus modeste des neuf groupes face à Safran ou Thales. Le missile M51, qu’il produit, équipe pourtant directement les sous-marins de la force océanique stratégique française.
KNDS et Arquus ramènent le terrestre au premier plan
Le canon Caesar, les chars Leclerc modernisés, les munitions et les véhicules blindés portent la croissance de KNDS, qui dépasse désormais le seul marché français. L’EBIT du groupe, c’est-à-dire son bénéfice avant intérêts et impôts, atteint 661 millions d’euros en 2025 — un niveau qui confirme l’ampleur de la progression déjà mesurée sur le chiffre d’affaires et le carnet de commandes.
Arquus a signé, en janvier 2026, un contrat FTLT (« flotte tactique et logistique terrestre ») de 5 milliards d’euros, portant sur 7 000 camions militaires construits autour du Zetros, un modèle de poids lourd tout-terrain. Le groupe est désormais une filiale de John Cockerill Defense, un industriel belge.
Une armée de haute intensité ne se limite pas à ses chasseurs ou à ses missiles. Elle repose aussi sur sa capacité à déplacer hommes, munitions et carburant sur la durée. Sa maison mère belge n’a pas communiqué de chiffre d’affaires isolé et récent pour l’entité française.
Un seul avion, quatre géants dans le même cockpit
Le Rafale ne sort pas des chaînes de Dassault Aviation seul. Safran fournit les moteurs, Thales l’électronique de mission, MBDA les munitions. Quatre entreprises, un seul appareil.
La dissuasion suit le même schéma. Naval Group construit les sous-marins, ArianeGroup fournit les missiles M51, Thales apporte les capteurs. Aucun de ces trois acteurs ne peut livrer seul une capacité opérationnelle complète.
Sur les neuf groupes cités dans cet article, Thales est le seul à figurer comme actionnaire, fournisseur ou partenaire direct des huit autres.
Ce que les carnets record ne montrent pas encore
Thales, KNDS et Naval Group cherchent, comme MBDA, à recruter dans les mêmes bassins de compétences techniques et industrielles. Aucun communiqué de résultats ne mentionne cette compétition entre les neuf groupes pour les mêmes ingénieurs et techniciens qualifiés.
Airbus Defence and Space supprime 2 043 postes, au moment même où son carnet dépasse 50 milliards d’euros. MBDA doit augmenter sa production de 40 % en 2026. Dassault Aviation doit encore livrer 220 Rafale déjà commandés. KNDS doit honorer un carnet de 33,1 milliards d’euros. Ces trois obligations reposent sur les mêmes usines, les mêmes fournisseurs et les mêmes ingénieurs qualifiés.
Ce qu'il faut retenir
- Neuf groupes structurent la base industrielle et technologique de défense française : KNDS, Dassault Aviation, Airbus Defence and Space, Safran, Thales, MBDA, Naval Group, ArianeGroup et Arquus.
- Les carnets de commandes atteignent des niveaux records chez plusieurs d’entre eux :
– 53,3 milliards d’euros chez Thales,
– 50,7 milliards chez Airbus Defence and Space,
– 46,6 milliards chez Dassault Aviation,
– 44 à 44,4 milliards chez MBDA,
– 33,1 milliards chez KNDS. - Airbus Defence and Space supprime malgré tout 2 043 postes, dont 540 en France.
- Dassault Aviation reste très dépendant de l’export : 299 des 533 Rafale commandés sont destinés à l’étranger.
- MBDA doit augmenter sa production de 40 % en 2026, dans un contexte de reconstitution des stocks de missiles occidentaux.
- Naval Group (sous-marins, frégates) et ArianeGroup (missile M51) restent les piliers industriels de la dissuasion française.
- Thales est le seul des neuf groupes à être actionnaire, fournisseur ou partenaire direct des huit autres.













