Les Forges de Tarbes fabriquent seules, en France, les corps d’obus du canon Caesar. L’usine redoute désormais d’être entraînée dans les difficultés financières de sa maison mère, Europlasma. Concrètement, les salariés demandent à l’État d’intervenir pour protéger un site qu’ils jugent stratégique pour la souveraineté nationale.
Le canon Caesar, de 155 mm, constitue aujourd’hui la principale pièce d’artillerie de l’armée de Terre française. Plusieurs armées étrangères l’utilisent également. Depuis l’invasion russe de 2022, il est aussi devenu un symbole du soutien occidental à l’Ukraine.
Une inquiétude ravivée par les difficultés d'Europlasma
José Navarro suit ce dossier depuis plusieurs années. Secrétaire départemental de la CGT Finances publiques dans les Hautes-Pyrénées, il redoute un sort similaire pour les Forges de Tarbes à celui d’autres filiales du groupe.
Ses craintes se sont ravivées ces dernières semaines. Le 11 juin, Europlasma a annoncé une perte nette de 35 millions d’euros pour 2025. Le groupe a aussi reconnu des incertitudes sur sa capacité à poursuivre son activité.
Dans le même temps, plusieurs filiales sont passées en redressement ou en liquidation judiciaire. Satma Industries et FP Industries ont d’abord été concernées, puis la Fonderie de Bretagne, début juillet. Face à cette liste qui s’allonge, José Navarro s’interroge sur un possible enchaînement pour les Forges de Tarbes. Le 17 juin, les salariés ont d’ailleurs adressé une lettre ouverte à leur direction, restée sans réponse.
La reprise de 2021 et le rôle du fonds Alpha Blue Ocean
En 2021, l’entreprise, alors appelée Tarbes Industry, risque de disparaître. Europlasma se présente comme seul candidat à la reprise, avec le soutien des syndicats, des élus locaux et de l’État. La ministre des Armées de l’époque, Florence Parly, se déplace à Tarbes. Elle salue un projet qu’elle juge ambitieux et solide, et présente le site comme un gage de souveraineté nationale. Elle annonce aussi une commande couvrant près de dix années de besoins.
Pour financer la reprise, Europlasma s’appuie sur Alpha Blue Ocean, un fonds d’investissement domicilié aux Bahamas et à Dubaï. Deux Français, Pierre Vannineuse et Hugo Pingray, dirigent ce fonds. Ce type de financement, dit alternatif, repose sur des obligations convertibles assorties de bons de souscription d’actions (OCABSA). Ce mécanisme permet de convertir progressivement une dette en actions nouvelles. Mais chaque conversion dilue la participation des actionnaires existants, ce qui fait chuter le cours de Bourse. Chez Europlasma, le titre ne vaut plus, aujourd’hui, qu’une fraction de centime d’euro.
Selon José Navarro, la présence au conseil d’administration de Laurent Collet-Billon avait alors rassuré une partie des salariés. Cet ancien délégué général pour l’armement (DGA), en poste de 2008 à 2017, reste administrateur d’Europlasma aujourd’hui.
Des promesses de modernisation non tenues
Le plan de reprise prévoyait une remise à niveau de l’outil industriel. Il misait aussi sur une diversification de l’activité. Cette diversification devait notamment s’appuyer sur la technologie des torches à plasma, pour le traitement des déchets dangereux.
Quatre ans plus tard, plusieurs salariés dressent un constat différent. Sous couvert d’anonymat, par crainte de représailles, ils décrivent des machines vieillissantes et des investissements jugés insuffisants. Ils évoquent aussi des tensions grandissantes avec la direction.
Des relations sociales dégradées
Les relations sociales se sont progressivement dégradées. Deux représentants syndicaux successifs ont fait l’objet de procédures engagées par la direction d’Europlasma. La direction a mis à pied Benjamin Duez, alors délégué syndical, à titre conservatoire, puis a engagé une procédure de licenciement à son encontre. L’inspection du travail a refusé cette procédure, tout comme, ensuite, le ministre du Travail. L’entreprise a depuis réintégré Benjamin Duez, qui reste toutefois poursuivi devant le tribunal administratif.
Sa successeure, Josyane Frétier, aujourd’hui retraitée, est poursuivie pour diffamation publique. Cette procédure fait suite à des déclarations médiatiques, dans lesquelles elle comparait la situation des Forges de Tarbes à celle de la Fonderie de Bretagne. Pour José Navarro, ce type de démarches, qu’il qualifie de procédures-bâillon, dissuade les salariés de s’exprimer publiquement.
Un rapport parlementaire pointe Europlasma
Ces inquiétudes ont aussi trouvé un écho à l’Assemblée nationale. Une commission d’enquête parlementaire s’est penchée sur la prédation des capacités productives françaises par des fonds spéculatifs. Elle cite le cas d’Europlasma parmi ses principaux exemples, dans un rapport dont la députée LFI Aurélie Trouvé était rapporteure. Dans ce rapport, la commission décrit Europlasma comme « un groupe industriel financé par un fonds véreux, devenu indispensable aux pouvoirs publics ».
Selon José Navarro, l’État reste sourd aux alertes des salariés depuis plusieurs années. Il y voit un abandon progressif du site. Il s’inquiète aussi de voir un savoir-faire industriel stratégique confié, selon lui, à des fonds prédateurs.
Un carnet de commandes qui s'amenuiserait
Au-delà des difficultés financières de leur maison mère, les salariés s’inquiètent aussi du quotidien de l’usine. Selon plusieurs témoignages recueillis par la cellule investigation de Radio France, le carnet de commandes serait presque épuisé. Un salarié affirme que l’entreprise ne compterait plus qu’un seul client, KNDS, agissant pour le compte de la DGA. Selon lui, il ne resterait que deux mois d’activité. D’autres évoquent des pannes récurrentes sur les équipements, des difficultés d’approvisionnement et des retards de paiement envers certains fournisseurs.
Un site qui ne possède plus ses murs
Autre sujet d’inquiétude : les Forges de Tarbes ne sont plus propriétaires de leurs murs. Plusieurs salariés racontent avoir appris cette cession presque par hasard. Ils évoquent notamment la visite impromptue d’un homme se présentant comme le nouveau propriétaire des locaux.
Auditionné par la commission d’enquête parlementaire, le PDG d’Europlasma, Jérôme Garnache Creuillot, a confirmé qu’il s’agissait d’une opération de lease-back. Concrètement, l’entreprise a vendu les bâtiments avant d’en devenir locataire. Sollicité par la cellule investigation de Radio France, il n’a pas répondu aux questions posées.
La position des ministères
Contacté par la cellule investigation, le ministère des Armées distingue la situation des Forges de Tarbes de celle des autres filiales d’Europlasma. Il considère le site en bonne santé et juge la reprise réussie. Le ministère reconnaît toutefois que l’enjeu consiste désormais à protéger les Forges des difficultés financières du reste du groupe. Il assure suivre la situation de près, afin de préserver une capacité industrielle qu’il juge stratégique pour la souveraineté nationale.
De son côté, le ministère chargé de l’Industrie reconnaît qu’Europlasma a maintenu en activité les entreprises reprises. Il estime toutefois que les investissements nécessaires à leur retour à l’équilibre n’ont pas suivi. Interrogé sur une éventuelle action en justice contre Europlasma, évoquée par La Tribune, le ministère indique qu’aucune décision n’est prise à ce stade. Il assure que sa priorité reste désormais de préserver l’avenir industriel du site.
Ce qu'il faut retenir
- Les Forges de Tarbes sont l’unique usine française fabriquant les corps d’obus du canon Caesar.
- Leur maison mère, Europlasma, a annoncé une perte nette de 35 millions d’euros pour 2025 ; plusieurs de ses filiales sont en redressement ou en liquidation.
- La reprise de 2021 a été financée par Alpha Blue Ocean, un fonds domicilié aux Bahamas et à Dubaï, via un mécanisme de dette convertible (OCABSA) critiqué.
- Les relations sociales se sont dégradées, avec des procédures engagées contre deux représentants syndicaux successifs.
- Une commission d’enquête parlementaire a cité Europlasma parmi les principaux exemples de « prédation des capacités productives françaises ».
- Le site ne possède plus ses murs, cédés dans le cadre d’une opération de lease-back.
- Le ministère des Armées distingue la situation des Forges de Tarbes du reste du groupe et dit suivre le dossier de près.














