Sur les champs de bataille d’aujourd’hui, la maîtrise du spectre électromagnétique redevient un facteur déterminant de supériorité militaire. Les radars aux capacités multiples se multiplient, les réseaux tactiques se densifient, et les défenses sol-air se sophistiquent. Détecter, localiser et caractériser les émissions adverses pèse désormais presque autant que le contrôle du ciel ou de la mer.
Le programme CELESTE, un enjeu de supériorité militaire
Le programme CELESTE est confié à Airbus Defence & Space et à la PME bretonne Unseenlabs. Il n’est donc pas qu’une affaire de contrats et de parts de marché. Dans ce contexte stratégique, il touche directement à la capacité de la France à voir venir la menace.
La France, seule puissance européenne dotée du ROEM spatial
La France reste, à ce jour, la seule puissance européenne à disposer d’une telle capacité. Il s’agit d’une capacité autonome de renseignement électromagnétique (ROEM), depuis l’espace. Cet avantage a été construit patiemment depuis 2021. Cette année-là, la constellation CERES a placé en orbite trois satellites, en triangle, à 700 kilomètres d’altitude. Ces satellites surveillent radars, antennes et réseaux de télécommunications, pour le compte de la Direction du renseignement militaire (DRM).
CELESTE doit prolonger cet acquis, avec un objectif précis. Il s’agit de réduire le délai de revisite, qui limite aujourd’hui le suivi de cibles mobiles. Le programme doit aussi permettre, à terme, de cartographier en continu l’activité électronique d’un champ de bataille. Il s’agirait d’un atout direct pour la planification, comme pour la conduite des opérations.
Unseenlabs, une PME devenue incontournable
Ce contexte stratégique explique ainsi en grande partie pourquoi Unseenlabs s’impose aujourd’hui comme un acteur incontournable. Depuis son premier lancement en 2019, l’entreprise rennaise s’est fait une spécialité de la détection radiofréquence depuis l’espace. Son objectif initial restait très ciblé : repérer les navires naviguant sans transpondeur AIS, pour échapper à toute surveillance. Ce savoir-faire de niche s’est révélé suffisamment solide, pour attirer l’attention du ministère des Armées.
BRO-31, un satellite aux capacités élargies
Début juillet, Unseenlabs a ainsi franchi une étape supplémentaire, en mettant en orbite BRO-31. Il s’agit du premier satellite de sa seconde génération. Il a été lancé grâce à une fusée Falcon 9 (SpaceX), depuis la base californienne de Vandenberg. Cet appareil détecte des bandes de fréquences bien plus larges, incluant les bandes L, S, C et X.
Cette évolution étend la surveillance de l’entreprise au-delà du seul domaine maritime, vers la terre et l’espace. Il s’agit d’une bascule stratégique. Une société spécialisée se transforme ainsi en un acteur généraliste du renseignement électromagnétique, capable de répondre à des besoins de défense, et pas seulement de sécurité maritime.
Un partenariat avec l'État antérieur à CELESTE
Cette montée en puissance s’appuie sur un partenariat plus ancien avec l’État. Depuis 2023, Unseenlabs travaille déjà avec l’Agence de l’innovation de défense (AID). U-Space participe aussi à ce partenariat, dans le cadre du projet FLORE. Ce projet est consacré au développement d’un démonstrateur d’observation du spectre radioélectrique, depuis de petites plateformes orbitales.
Ce partenariat a permis à l’entreprise de faire ses preuves auprès des armées, bien avant l’appel d’offres CELESTE. Cela explique en partie un choix industriel notable. La Direction générale de l’armement (DGA) a choisi de l’associer à Airbus, plutôt que de reconduire seul le duo historique avec Thales.
Les PME s'installent dans la chaîne de valeur spatiale
Au-delà du cas CELESTE, cette attribution dit quelque chose de plus large. Elle révèle la manière dont la France pense désormais sa souveraineté spatiale militaire. Les grands groupes intégrateurs ne disparaissent pas pour autant. Des PME agiles s’installent toutefois durablement dans la chaîne de valeur du renseignement stratégique. Elles sont capables d’itérer rapidement sur leurs constellations, et de démontrer des résultats concrets en quelques années.
Ce constat mérite toutefois d’être relativisé.
Un sommet européen fragilisé par plusieurs absences
Cette semaine, Paris accueille justement un sommet international sur l’espace, coprésidé avec l’Allemagne, censé incarner cette dynamique européenne. Le chancelier Friedrich Merz ne fera toutefois pas le déplacement pour le coprésider, aux côtés d’Emmanuel Macron. Plusieurs entreprises américaines ont par ailleurs annulé leur venue. SpaceX et Blue Origin en font partie, sur fond de pressions de la Maison-Blanche.
L'Allemagne investit sept fois plus dans le spatial militaire
L’Allemagne est censée porter cette même dynamique européenne. Elle a de son côté annoncé un plan d’investissement de 35 milliards d’euros dans le spatial militaire, d’ici 2030. Ce montant représente près de sept fois ce que la France y consacre chaque année.
Vu d’Allemagne, le budget de CELESTE ressemble ainsi moins à une démonstration de puissance qu’à un effort pour ne pas se faire distancer. Le duel entre Airbus et Thales paraît presque secondaire face à cela. Une question plus large se pose : la France dispose-t-elle encore des moyens budgétaires nécessaires, pour suivre le rythme allemand ?
Ce qu'il faut retenir
- Le programme CELESTE confie à Airbus et à la PME bretonne Unseenlabs le renforcement du renseignement électromagnétique spatial français.
- Unseenlabs a franchi une étape majeure en juillet, avec le lancement de BRO-31. Ses capacités de détection s’élargissent ainsi au-delà du domaine maritime.
- Ce choix industriel s’appuie sur un partenariat antérieur avec l’État. Le projet FLORE, mené depuis 2023 avec l’Agence de l’innovation de défense, en fait partie.
- La France reste la seule puissance européenne dotée d’une capacité ROEM spatiale autonome, un avantage construit depuis la constellation CERES en 2021.
- L’Allemagne investit toutefois sept fois plus que la France dans le spatial militaire, relativisant la portée de cette avancée industrielle.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le programme CELESTE confié à Airbus et Unseenlabs ?
C’est un programme de renseignement électromagnétique spatial. Il vise à réduire le délai de suivi des cibles mobiles, et à cartographier en continu l’activité électronique d’un champ de bataille, pour le compte de la Direction du renseignement militaire.
Qu'est-ce que le satellite BRO-31 lancé par Unseenlabs ?
C’est le premier satellite de seconde génération de l’entreprise, lancé en juillet depuis la base de Vandenberg. Il est capable de détecter des bandes de fréquences bien plus larges que ses prédécesseurs, étendant sa surveillance au-delà du domaine maritime.
Pourquoi la DGA a-t-elle choisi Unseenlabs plutôt que Thales seul ?
Ce choix s’explique notamment par le partenariat qu’Unseenlabs entretient depuis 2023, avec l’Agence de l’innovation de défense. Le projet FLORE lui a ainsi permis de faire ses preuves auprès des armées, avant l’appel d’offres CELESTE.
La France investit-elle autant que l'Allemagne dans le spatial militaire ?
Non, l’Allemagne a annoncé un plan d’investissement de 35 milliards d’euros d’ici 2030, soit environ sept fois le budget annuel français consacré au secteur spatial militaire.










