Trois sénateurs ont ainsi publié un rapport sur la guerre des drones. Ce texte a été adopté début juillet par la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Ronan Le Gleut, Hélène Conway-Mouret et Étienne Blanc y dressent un constat sans détour. Selon eux, « la France n’est pas prête à la guerre des robots ».
Un avertissement qui ne date pas d'hier
Ce rapport ne sort ainsi pas de nulle part. Dès 2017, un premier rapport des sénateurs Cédric Perrin et Gilbert Roger dressait ainsi un constat. La France avait largement manqué le tournant des drones, comme la plupart des pays européens.
Les programmes EuroMALE puis Talarion avaient tous deux échoué. Faute de solution européenne aboutie, la France avait dû réagir dans l’urgence. Elle avait acheté des Reaper américains, pour équiper l’armée de l’Air & de l’Espace au Sahel. Cette solution s’accompagnait d’une dépendance embarrassante. La maintenance restait assurée sur site par l’industriel américain. Tout déplacement des appareils nécessitait par ailleurs l’autorisation du Congrès.
En juin 2021, un second rapport fut ainsi signé par quatre sénateurs. Il employait pour la première fois l’expression « guerre des drones ». Ce texte évoquait déjà le rôle de premier plan que les drones pourraient jouer sur le champ de bataille. Il anticipait ainsi un retour à des guerres de haute intensité. Il réclamait des capacités bon marché, une filière nationale renforcée, et des procédures d’acquisition simplifiées.
Une réflexion menée depuis dix ans
Selon Ronan Le Gleut, l’un des trois rapporteurs du texte de 2026, la mission ne partait pas de rien. Il l’a résumé ainsi : elle ne partait pas « d’une feuille blanche ». Elle prolongeait ainsi une réflexion menée par la commission depuis près de dix ans.
L’Eurodrone européen, censé prendre la relève du Reaper, illustre ainsi bien cette lenteur. Il est né sur les cendres de deux programmes avortés. Il n’a obtenu son contrat de réalisation qu’en novembre 2020. Sa livraison est désormais promise à la France en 2028. Ce calendrier accuse trois ans de retard, sur l’échéance fixée par la loi de programmation militaire (LPM).
Dès 2020, la Cour des comptes qualifiait déjà la politique française en la matière. Elle parlait de « rupture stratégique mal conduite », à propos des drones militaires aériens. La guerre en Ukraine, puis les conflits au Moyen-Orient, ont depuis transformé les drones en équipements de masse. Ils sont désormais traités au même titre que les munitions classiques.
Une ligne de front transformée par les drones
Sur la ligne de front ukrainienne, l’armée engagerait ainsi aujourd’hui près de 15 000 drones chaque jour. C’est ce qui ressort des éléments recueillis par les sénateurs. La production aurait atteint 4,5 millions d’unités en 2025, avec un objectif de 10 millions pour 2026. Ces engins seraient à l’origine de 80 à 90 % des pertes russes. Le reste s’expliquerait par les mines, ainsi que par les effondrements de bâtiments consécutifs aux frappes.
Autre enseignement du rapport : la rapidité avec laquelle les technologies deviennent obsolètes. Il faudrait en moyenne six semaines à l’adversaire, pour mettre au point une parade face à une innovation. Les crises récentes au Moyen-Orient confirmeraient cette logique. On peut citer les attaques en mer Rouge, ou les frappes contre l’Iran pendant l’opération Epic Fury. Des acteurs aux moyens limités parviendraient ainsi à saturer des défenses sophistiquées.
Le rapport décrit aussi une bande de vingt à trente kilomètres, le long de la ligne de front. Rien ne peut plus s’y déplacer sans être repéré, puis frappé en quelques minutes. Dans cette zone, les soldats ne se déplaceraient plus à pied. Seules les machines y resteraient présentes. Ces zones concentrent aussi le brouillage électromagnétique le plus intense. Lorsque la liaison avec l’opérateur se rompt, deux solutions subsistent. La première consiste à s’appuyer sur des communications satellitaires comme Starlink, moins vulnérables au brouillage que le GPS classique. La seconde consiste à doter le drone d’une autonomie suffisante, pour achever seul sa mission.
Des progrès réels, mais loin de la masse critique
Les progrès français sont ainsi réels depuis 2021. Mais les volumes disponibles restent très loin d’une masse critique, quelques milliers de drones seulement. Des lacunes persisteraient sur les drones tactiques et les munitions téléopérées (MTO). La frappe dans la profondeur, et surtout la lutte anti-drones (LAD), en feraient aussi partie.
Le président de la commission, Cédric Perrin, relativise toutefois l’objectif chiffré. Selon lui, viser une masse comparable à celle de l’Ukraine n’aurait guère de sens. Des matériels achetés en trop grand nombre risqueraient de devenir obsolètes avant même d’être employés. La question porterait davantage sur la réservation de lignes de production, plutôt que sur la constitution de stocks figés.
La lutte anti-drones, un chantier encore embryonnaire
La lutte anti-drones reposerait ainsi sur quatre fonctions : détecter, classifier, identifier, neutraliser. Aucune solution isolée ne couvrirait l’ensemble du spectre des menaces. D’où la nécessité, selon les rapporteurs, de penser cette capacité comme une architecture à plusieurs niveaux. Un simple empilement de matériels développés séparément ne suffirait pas.
Les armées disposeraient ainsi de systèmes lourds pour protéger les infrastructures sensibles. Il s’agit de MILAD, BASSALT et PARADE. Des dispositifs plus légers existent aussi pour la protection rapprochée. Cela comprend le radar Murin de Thales, le détecteur HADDES, ainsi que les brouilleurs NEROD et BLAST de MC2 Technologies. Les systèmes PROTEUS et ARLAD complètent ce dispositif.
Fin 2024, les armées ne comptaient toutefois que 31 systèmes de LAD. On recensait aussi 150 fusils brouilleurs, trois systèmes navals dédiés et huit SAMP/T. Les capacités mobiles resteraient particulièrement en retrait. Les futurs Serval LAD ne seront livrés qu’à partir de 2027. Le rapport avance une piste peu conventionnelle : recourir à la location plutôt qu’à l’achat, pour certaines capacités de LAD. Cela éviterait de s’enfermer dans des équipements rapidement obsolètes.
Le défi des télépilotes et de la Marine nationale
Le rapport pointe ainsi aussi un enjeu humain : celui des télépilotes. Piloter un drone à distance, sous brouillage et sous pression, exigerait une compétence spécifique. Les armées peineraient à la fidéliser. Elles seraient en concurrence directe avec un secteur civil, qui recrute les mêmes profils à de meilleurs salaires. D’où l’idée d’une réserve spécialisée, mobilisable rapidement.
La Marine nationale ne serait pas épargnée par cette menace. Les drones de surface et sous-marins sont déjà employés par l’Ukraine en mer Noire. Cela imposerait de repenser la protection des emprises navales.
L'intelligence artificielle, une transformation à venir
Le rapport consacre ainsi une large part de ses développements à l’intelligence artificielle. Elle est présentée comme la transformation la plus profonde à venir. L’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) distingue trois familles d’usages. La première concerne les fonctions de gestion courante. La deuxième porte sur l’aide à la décision, face à un volume de données croissant. La troisième vise l’intégration embarquée, au sein des drones, des véhicules et des bâtiments de la Marine.
L’apport le plus concret resterait l’accélération de la boucle OODA (observer, orienter, décider, agir). Elle constitue le socle des futurs systèmes de combat collaboratifs. La France a posé plusieurs jalons en la matière. Une stratégie ministérielle de l’IA de défense a été adoptée en 2024. L’AMIAD a été créée dans la foulée. Le supercalculateur ASGARD a été livré en septembre 2025, présenté comme le calculateur classifié le plus puissant d’Europe. Le projet PENDRAGON, qui doit tester une première unité robotique de combat à l’horizon 2027, s’inscrit dans la même dynamique. Les rapporteurs jugent néanmoins ces initiatives encore trop cloisonnées, pour constituer un véritable changement de paradigme.
Le débat sur l'autonomie des armes
La France s’est ainsi toujours opposée aux systèmes d’armes létaux pleinement autonomes, dits SALA. En 2019 déjà, la ministre des Armées de l’époque, Florence Parly, avait pris position sur ce sujet. Elle avait assuré qu’un robot tueur ne défilerait jamais le 14 juillet. Les rapporteurs jugent néanmoins risqué de s’interdire tout champ de recherche. Certains adversaires ne s’imposeraient en effet aucune limite comparable.
Selon Étienne Blanc, l’un des rapporteurs, un principe reste posé. Provoquer la mort sans intervention humaine directe ne correspond pas à la doctrine traditionnelle des forces françaises. Il reconnaît toutefois que « nos adversaires développent, voire utilisent déjà ces technologies ».
Des systèmes « sur la boucle » plutôt que « dans la boucle »
D’où l’émergence d’une notion intermédiaire : les systèmes d’armes létaux intégrant de l’autonomie, ou SALIA. Le principe veut que l’humain ne soit plus systématiquement « dans la boucle ». Il n’est donc plus impliqué dans chaque décision d’engagement. Il reste toutefois « sur la boucle », en fixant en amont les règles d’usage. Les rapporteurs notent que les faits ont déjà largement rattrapé cette distinction. Les missiles « tire et oublie » échappent en effet depuis longtemps à tout contrôle humain, une fois lancés.
Cédric Perrin a ainsi résumé cette tension durant les débats : « nous sommes toujours rattrapés par la technologie ». Il a rappelé qu’en 1139, le concile du Latran interdisait déjà l’arbalète entre chrétiens. L’arme restait toutefois autorisée contre les autres, avant de s’imposer partout.
Un budget jugé encore insuffisant
La LPM 2024-2030 prévoyait ainsi initialement 5 milliards d’euros pour les drones, soit 1,25 % de son enveloppe globale. Son actualisation a porté cet effort à 8,4 milliards d’euros, soit 1,92 % des crédits. Les rapporteurs jugent ce niveau encore insuffisant. Le rythme d’exécution interroge tout autant. Entre 2024 et 2026, les armées n’auraient consommé que 28 % des crédits programmés.
Le dispositif européen SAFE (Security Action for Europe) pose ainsi un problème similaire. La France a obtenu 15,1 milliards d’euros via ce mécanisme. Seuls 490 millions d’euros, soit 3,2 % de l’enveloppe, iraient toutefois aux drones. Rien ne serait prévu pour la lutte anti-drones ou l’intelligence artificielle.
Le sénateur Roger Karoutchi a résumé cet écart, lors de l’examen du rapport. Il a mis en regard deux chiffres : les quelques milliers de drones français, et les 10 millions annoncés par l’Ukraine cette année. Son verdict : « un tel écart devient presque caricatural ».
Une industrie prometteuse, mais encore trop fragmentée
Le tableau industriel n’est ainsi pas uniquement négatif. Sur la lutte anti-drones, MBDA, Thales et Safran avancent aux côtés d’entreprises comme Cerbair et CILAS. Le partenariat avec Mistral AI illustre une capacité du pays. La France peut s’appuyer sur un acteur national de premier plan, en intelligence artificielle. Côté drones, les projets Damoclès (KNDS et Delair) ou Chorus (Turgis & Gaillard et Renault) témoigneraient d’une dynamique réelle.
Sur le segment MALE, six candidats se disputeraient l’appel d’offres lancé par la DGA au Bourget en 2025. Parmi eux figurent l’Aarok de Turgis & Gaillard, et l’ENBATA d’Aura Aero, dont Thales équipera le radar.
Le principal défi resterait ainsi toutefois l’échelle de production, plus que la qualité des compétences françaises. L’Ukraine comptait une dizaine de start-up spécialisées dans les drones, au début du conflit. Elle en revendiquerait aujourd’hui près de 3 000. Le rapport relève un écart industriel comparable. Certains acteurs européens afficheraient un chiffre d’affaires compris entre 500 millions et un milliard d’euros. Delair, de son côté, plafonnerait autour de 45 à 50 millions d’euros.
Dix-sept recommandations pour une « dissuasion robotique »
Le rapport formule ainsi dix-sept recommandations, autour d’un même fil directeur. Il s’agit d’ériger la dronisation, la robotisation et l’intelligence artificielle en colonne vertébrale du modèle d’armée français. Les rapporteurs nomment cette ambition la « dissuasion robotique ».
En tête de liste figure un programme d’au moins un milliard d’euros, calqué sur le britannique Asgard. Il doit permettre d’assembler un écosystème complet. Cela va du commandement à l’intelligence artificielle, en passant par le cloud de défense et les communications satellitaires. Les autres recommandations visent plus directement le terrain. Elles comprennent des acquisitions accélérées, ainsi qu’une priorité aux achats sur étagère européens. S’y ajoutent un maintien en condition opérationnelle allégé pour les matériels consommables, ainsi qu’une réserve mobilisable en drones, en LAD et en intelligence artificielle.
En 1934, le colonel Charles de Gaulle publie « Vers l’armée de métier ». Il y plaidait déjà pour un corps blindé professionnel. La campagne de 1940 lui donnerait raison six ans plus tard. Dans un discours du 21 octobre 1941, il déclarait : « l’évidence ne suffit pas toujours à convaincre ». Ce rapport sénatorial ne dit pas autre chose au sujet des drones.
Ce qu'il faut retenir
- Un rapport sénatorial, adopté début juillet, alerte sur le retard français. Il concerne les drones, la robotisation et l’intelligence artificielle de défense.
- Selon les éléments recueillis par les sénateurs, l’Ukraine engagerait près de 15 000 drones par jour. La France, elle, n’en dispose que de quelques milliers.
- La lutte anti-drones reste identifiée comme une lacune majeure, avec seulement 31 systèmes de LAD recensés fin 2024.
- Le budget consacré aux drones dans la LPM actualisée atteint 8,4 milliards d’euros. Les rapporteurs jugent ce niveau encore insuffisant.
- Le rapport formule dix-sept recommandations, dont un programme d’au moins un milliard d’euros pour bâtir une « dissuasion robotique ».













