Jean Turco, 108 ans, doyen des Français : un hommage tardif aux prisonniers oubliés de 1940

Jean Turco, doyen des Français et vétéran de la Bataille de France

À Carentan-les-Marais, dans la Manche, le Normandy Victory Museum a inauguré samedi 9 mai 2026 une salle au nom de Jean Turco. Ancien combattant de la Bataille de France, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans, il a aujourd’hui 108 ans. C’est le doyen des Français.

Jean Turco appartient à une génération longtemps tenue à l’écart des cérémonies officielles : les soldats français faits prisonniers en juin 1940 après la capitulation signée par le maréchal Pétain.

Une jeunesse rattrapée par la guerre

Jean Turco est né en 1917. Il effectue son service militaire en 1939 lorsqu’il est envoyé sur la ligne Maginot, à l’orée de la « drôle de guerre ». Pendant huit mois, la France mobilise ses troupes à la frontière sans que les combats ne s’engagent.

L’offensive allemande arrive au printemps 1940. Jean Turco se trouve alors à Épinal, où il combat dans l’armée des Vosges aux côtés d’environ 150 000 hommes. Il est blessé au bras par un obus.

L’armistice est signé le 22 juin. Le soldat croit alors qu’il sera démobilisé.

« On a reçu du maréchal Pétain l’ordre de déposer les armes à Saint-Dié et de là, de rentrer chez nous », raconte-t-il à France 3. « En fait, quand on a eu déposé les armes, les Allemands nous ont dit : non, pas du tout, ce n’est pas les conditions de l’armistice signé avec le maréchal Pétain. Vous êtes considérés comme prisonniers de guerre. »

L’accord signé entre Philippe Pétain et le Troisième Reich livre 400 000 soldats français aux Allemands. Tous sont envoyés en Allemagne.

Cinq ans en captivité à Stuttgart

Jean Turco est enfermé à Stuttgart. Il y passera cinq années dans une usine de mécanique. Il ne combattra plus de toute la guerre.

Il tente deux évasions. Les deux fois, il est rattrapé et envoyé à l’isolement. À chaque fois, il est ramené à l’usine, qui a besoin de son expertise de technicien diplômé.

À la capitulation allemande en mai 1945, il rentre en France. L’accueil n’est pas celui qu’il espère.

« Nous étions des pestiférés, comme si c’est nous qui avions perdu la guerre », confie-t-il aujourd’hui.

Aux prisonniers revenus d’Allemagne colle l’image des capitulards. Jean Turco refuse cette lecture : « Je comprends très bien les journalistes de l’époque. Mais ce n’est pas de notre faute si on avait dépensé des millions pour faire la ligne Maginot. Je ne vois pas comment l’armée française était responsable de ça. »

Il insiste sur la responsabilité politique : « Pétain a donné environ 400 000 hommes prisonniers de guerre. C’est lui qui les a donnés ! Je rétablis la vérité. »

Une armée longtemps tenue à l'écart de la mémoire

Pendant des décennies, les anciens prisonniers de 1940 sont restés en marge des hommages militaires. Pas d’organisme, pas d’association, peu de traces.

Florent Plana, guide historien installé à Bayeux, s’est intéressé à leur histoire. « En l’espace de 12 ans, j’ai interviewé 1 200 vétérans et je n’avais jamais réussi à rencontrer quelqu’un de la campagne de 1940 », explique-t-il.

C’est en 2023 qu’il finit par rencontrer Jean Turco, après une année de recherche. Le vétéran accorde alors sa première interview.

Les premiers hommages militaires en 2024

Jean Turco n’était pourtant pas inconnu du public. Chevalier de la Légion d’honneur depuis 2003 pour services rendus au Parlement, il a été député (UDR) de Paris dans les années 1970. À ce titre, il a porté la flamme olympique à l’Assemblée nationale en marge des Jeux de Paris en 2024.

Pour la reconnaissance militaire, il a fallu attendre les 80 ans du Débarquement, la même année. Les Américains l’intègrent alors à certaines de leurs cérémonies. « J’ai pu y assister et j’ai été adopté par eux », se souvient-il. « Ils m’ont offert un drapeau énorme, des diplômes. »

Lors de ces commémorations, il rencontre les descendants d’un autre soldat de l’Est emprisonné en Allemagne. « Je leur ai dit : vous pouvez être fier de vos parents ou grands-parents. Parce qu’on leur avait toujours dit que leurs parents étaient des lâches. »

Une salle à son nom au Normandy Victory Museum

Samedi 9 mai, à Carentan-les-Marais, Jean Turco arborait une casquette « World War II veteran », offerte par les Américains. Il y a ajouté une cocarde française, pour se distinguer des soldats de la Libération.

Au Normandy Victory Museum, une salle exposant des équipements d’époque porte désormais son nom.

« C’est peut-être un peu tard, mais mieux vaut tard que jamais », souligne Patrick Fissot, professeur d’histoire et cofondateur du musée. « Il faut rappeler leur engagement et le fait que beaucoup d’entre eux ont combattu contrairement à ce qu’on a entendu à différentes périodes. »

Une partie de la mémoire du doyen des Français est désormais conservée dans l’un des rares musées à mettre en lumière les soldats de la Bataille de France.

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