Défense : face aux drones, les armes laser passent du laboratoire au champ de bataille

4 millions de dollars le missile Patriot, 35 000 dollars le drone visé : l'équation qui pousse les armées vers le laser.
arme laser lutte anti drone

Les armes laser ont longtemps été promises, sans jamais vraiment entrer en service. La prolifération des drones dans les conflits, notamment en Ukraine, change la donne. Elle intéresse désormais de plus en plus les armées du monde entier. Leur faible coût par tir pourrait bouleverser l’économie de la défense aérienne.

Une demi-siècle de promesses non tenues

Pendant un demi-siècle, l’arme laser est surtout restée une promesse, relevant davantage de la science-fiction. Les États-Unis l’ont pourtant testée sur un Boeing 747, pour tenter d’intercepter des missiles balistiques. Ils l’ont aussi essayée sur des véhicules terrestres, ainsi que sur des bâtiments de guerre. Les démonstrateurs se sont ainsi succédé, sans déboucher sur une véritable généralisation.

La prolifération des drones pourrait aujourd’hui changer cette histoire. Ce phénomène s’observe notamment dans la guerre en Ukraine. Il se manifeste aussi lors d’intrusions récentes dans plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou la Bulgarie.

La dronisation des conflits, un problème avant tout économique

Le problème est d’abord économique. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont en effet consacré l’emploi massif de drones relativement simples. Ces engins sont produits en nombre, parfois pour quelques dizaines de milliers de dollars seulement. Les abattre avec des missiles antiaériens finit par épuiser les stocks. Ces missiles valent en effet souvent plusieurs millions de dollars, ce qui pèse aussi sur les budgets. Le magazine Wired a publié une enquête sur ce sujet. Il cite ainsi l’exemple de missiles Patriot à 4 millions de dollars, employés contre des drones iraniens estimés à 35 000 dollars.

C’est dans cette asymétrie que le laser pourrait trouver sa place. Une fois installé, il ne consomme pratiquement que de l’électricité. Plus besoin d’entreposer des dizaines d’intercepteurs. Tant que le générateur fournit de l’énergie, et que le système peut évacuer la chaleur produite, l’arme laser peut théoriquement continuer à tirer. Elle devient donc particulièrement attractive face aux drones et aux munitions rôdeuses.

Le Pentagone prêt à signer un contrat majeur

Le budget militaire américain pour 2027 doit atteindre 1 150 milliards de dollars. Washington semble désormais décidé à franchir un seuil symbolique. Selon Wired, l’US Army prépare un contrat portant sur l’Enduring High Energy Laser (E-HEL). Ce système est destiné notamment à protéger des bases contre les attaques de drones.

Le projet pourrait concerner jusqu’à vingt systèmes. Il pourrait surtout devenir un « program of record », c’est-à-dire un équipement officiellement inscrit dans la programmation du Pentagone. Ce serait une rupture, après des décennies de prototypes.

Les États-Unis expérimentent déjà plusieurs autres architectures. La Navy a installé HELIOS, développé par Lockheed Martin, sur le destroyer USS Preble. Des systèmes terrestres, ainsi que des lasers destinés à perturber les capteurs électro-optiques, sont aussi testés en parallèle.

HELIOS Lockheed Martin
HELIOS Lockheed Martin

Une technologie encore délicate à maîtriser

Les essais rappellent toutefois combien cette technologie demeure délicate. Wired rapporte un incident révélateur. Un système installé près de la frontière mexicaine a accidentellement frappé un ballon de baudruche, puis un drone des gardes-frontières.

Le laser conserve aussi des faiblesses physiques majeures. Le brouillard, la pluie, la poussière et la fumée peuvent en effet disperser ou absorber le faisceau. La cible doit rester en ligne de visée. Elle doit aussi être illuminée assez longtemps, pour que l’énergie déposée endommage un moteur, une batterie, une structure ou un capteur. Selon Wired, il faut encore plusieurs secondes pour traiter certaines cibles. Face à un essaim de centaines de drones, un seul laser peut donc rapidement être saturé.

Israël, le Royaume-Uni et l'Allemagne avancent aussi

Ces limites n’entament toutefois pas l’intérêt pour le laser, qui dépasse largement les États-Unis. Israël a par exemple placé l’Iron Beam au cœur de sa défense contre les menaces de courte portée. Le premier système opérationnel aurait été livré à l’armée israélienne fin 2025. Il vient compléter l’Iron Dome contre les drones, roquettes et obus de mortier.

Le Royaume-Uni suit une logique comparable, avec le système DragonFire. Londres prévoit son installation sur des destroyers Type 45, à partir de 2027. Le pays met en avant un coût de l’ordre de dix livres par tir. L’Allemagne a, de son côté, expérimenté en mer un démonstrateur développé par Rheinmetall et MBDA. L’Inde et la Chine travaillent elles aussi sur ce type de systèmes.

Iron Beam Rafael
Iron Beam
dragonfire laser
DragonFire

La France prépare le démonstrateur SYDERAL

La France suit le mouvement. CILAS a développé le laser HELMA-P (High Energy Laser for Multiple Applications – Power). Il a déjà été expérimenté contre des drones légers. Il avait notamment été testé depuis la frégate Forbin en 2023. Il a ensuite été mobilisé dans le dispositif de protection antidrone des Jeux olympiques de Paris.

Paris prépare désormais une étape supplémentaire. Le démonstrateur SYDERAL, confié à MBDA, Safran Electronics & Defense, Thales et CILAS, doit atteindre plusieurs dizaines de kilowatts. Il viserait des drones tactiques, des roquettes ou des obus de mortier. Une éventuelle capacité opérationnelle est envisagée à l’horizon 2030.

La dronisation des conflits pourrait ainsi accomplir un tournant majeur. Cinquante ans de programmes technologiques n’avaient pas réussi à faire du laser un outil ordinaire de la défense aérienne, plutôt qu’une simple arme du futur.

Ce qu'il faut retenir

  • La prolifération des drones, notamment en Ukraine, relance l’intérêt des armées pour les armes laser. Elles restaient jusqu’ici au stade de prototype.
  • Leur atout principal reste économique. Un tir au laser ne coûte quasiment que de l’électricité, contre plusieurs millions de dollars pour un missile antiaérien.
  • Les États-Unis préparent un contrat majeur pour le système E-HEL. Il pourrait devenir le premier laser officiellement inscrit au programme du Pentagone.
  • Israël, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Inde et la Chine développent aussi leurs propres systèmes laser antidrones.
  • La France mise sur le démonstrateur SYDERAL, avec une capacité opérationnelle envisagée à l’horizon 2030.

Questions fréquentes

Pourquoi les armes laser intéressent-elles autant les armées aujourd'hui ?

La prolifération de drones bon marché, notamment en Ukraine, rend l’interception par missiles antiaériens coûteuse. Elle devient difficile à soutenir dans la durée. Le laser, qui ne consomme que de l’électricité, offre une alternative économique.

Le brouillard, la pluie, la poussière et la fumée peuvent disperser ou absorber le faisceau. La cible doit aussi rester en ligne de visée plusieurs secondes. Cela rend un seul système vulnérable, face à un essaim de nombreux drones.

La France a déjà testé le laser HELMA-P de CILAS, notamment lors des Jeux olympiques de Paris. Elle développe désormais le démonstrateur SYDERAL, plus puissant, avec une capacité opérationnelle visée pour 2030.
Outre les États-Unis et la France, plusieurs pays sont engagés dans cette course. Israël (Iron Beam), le Royaume-Uni (DragonFire), l’Allemagne, l’Inde et la Chine développent aussi leurs propres systèmes laser de défense antiaérienne.

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